[Interview] Tadanobu : une odyssée africaine


Par Yorda - Le 03/04/2016

Créateur et seul développeur de CinéLounge, Tadanobu a rejoint l'équipe du forum cinéma de Jeuxvideo.com avant de se lancer dans le projet CL. Vivant depuis plusieurs années à Madagascar en tant que bénévole, professeur et coordinateur, il a accepté de revenir sur les différentes étapes qui ont fait son parcours et sa sensibilité, ainsi que sur l'évolution du projet auquel il se consacre depuis maintenant plus de six ans : CinéLounge.


Pour commencer, peux-tu nous parler un peu de toi ? Qui es-tu, d’où viens-tu, que fais-tu dans la vie ?

Je m'appelle Maxime et j'ai 26 ans. J'ai grandi dans la région rouennaise où j'y ai fait de modestes études d'informatique. Je vis à Madagascar depuis 6 ans où je travaille bénévolement en tant que coordinateur et professeur. Pour résumer, mon travail consiste à mettre en place tout le nécessaire à la scolarisation gratuite d'enfants en situation précaire, car l'école (tant publique que privée) est payante dans ce pays où 85% de la population vit sous le seuil de pauvreté.


Je me souviens de la période à laquelle tu as commencé à t’intégrer à la communauté du forum cinéma. À l’époque, ta sensibilité différait déjà de celle de la majorité. Peux-tu nous parler de ton parcours cinématographique ? Quelles ont été les principales étapes de ce parcours, et où te situes-tu aujourd’hui ?

Comme tout un chacun, j'ai commencé à regarder quelques dessins animés avec ma grande soeur, en particulier grâce aux VHS que nous offraient mes parents ou notre famille. Mais je pense que mon rapport au cinéma a vraiment commencé à se développer grâce à un vidéoclub. A partir de 8 ou 10 ans, lorsque mes parents se rendaient au supermarché, j'aimais beaucoup les accompagner. Non pas pour arpenter les allées des grandes surfaces, mais pour m'assoir au rayon librairie et avaler un maximum de manga, DBZ en tête. Mais lorsque, par chance, mes parents faisaient les courses le vendredi soir ou le samedi, ils me laissaient alors au vidéoclub avec ce pouvoir incommensurable de louer 2 ou 3 films de mon choix pour le week-end. C'est ainsi que j'ai passé des heures et des heures à regarder une à une les jaquettes de chaque film disponible dans ce vidéoclub. A l'exception du coin rose, bien sûr, même si je passais devant l'ouverture de cette section avec un pas étrangement lent et un regard en coin qui a dû faire sourire le gérant plus d'une fois. Parmi mes bons souvenirs de cette époque : L'arme fatale 4, La ligne verte ou The game. Ce dernier fût à n'en pas douter mon premier grand choc cinématographique, celui qui m'a donné envie de voir plus de films, de faire les bons choix, et non pas regarder simplement ce qu'on me mettait sous les yeux.

Ce mode de découverte a pris fin lorsque mon père a souscrit à une offre d'ADSL illimité. Internet me fît oublier le vidéoclub... Pour l'anecdote, le premier film que j'ai téléchargé n'est autre que le mémorable Gomez et Tavarès ! Mais c'est l'année de mon entrée au lycée qu'un véritable virage se profile. Internet étant à la fois le pire et le meilleur de ce dont l'homme est capable, on y trouve tout et n'importe quoi. Le carré rose du vidéoclub est à portée de clic, comme les vidéos des décapitations des soldats... bref, tout ce qui m'était caché et interdit jusqu'à présent s'offre désormais à moi. Je commence alors à m'intéresser, un peu par hasard, au cinéma le plus extrême, particulièrement en provenance d'Asie. Je visionne Visitor Q, Ichi the killer ou encore August Underground Murder. L'objectif est clair : vivre les expériences cinématographiques les plus gores possibles. C'est ce qui me pousse à visionner un jour Old Boy, qui fut ma seconde grande claque cinématographique. Après ce film, j'oublie le gore et je commence à chercher de la qualité. Je traine sur SanchoDoesAsia en essayant de récupérer les films qui y sont critiqués via eMule. C'est aussi à cette période que je créée un fichier texte pour noter tous les films que je voulais télécharger. Fichier texte qui sera amélioré petit à petit jusqu'à devenir notre CL ! La même année, j'achète, encore un peu par hasard, un numéro des Cahiers du cinéma. Troisième grande étape. Depuis, même s'il y a forcément eu une évolution, je pense que le fond de mon rapport au cinéma n'a pas énormément changé, il s'est juste précisé. Il est plutôt ponctué de sortes de cycles. J'ai commencé par ma période Japon, j'en ai eu une cinéma Africain, plus récemment documentaire, et j'espère que ces cycles continueront à se succéder encore longtemps.






I don't want to sleep alone (Tsai Ming-liang, 2007), l'un des films défendus très tôt par Tadanobu.




Le dialogue que peut entretenir l’art avec notre vie quotidienne m’intéresse particulièrement parce qu’il traduit des différences de conception fondamentales. Je crois par exemple qu’une personne affirmant n’avoir jamais été influencée par un film a une conception de l’art et du rôle de l’artiste très différente de celle ou de celui qui trouve en ces oeuvres un écho, un appui dans sa vie quotidienne. Quelle a été l’importance du cinéma dans ta vie ? As-tu été personnellement influencé par certains réalisateurs, certains films ?

Je pense avoir un rapport très basique au cinéma, et très lointain à l'art en général. Ce qui prime, avant tout, c'est que je prenne du plaisir à regarder un film. A quelques exceptions près, ça s'arrête souvent là. L'art, au sens noble du terme, fait naitre en moi de la curiosité, mais un intérêt trop peu profond pour avoir un réel impact sur mon quotidien. En fait, je dirais plutôt l'inverse. C'est mon quotidien qui influe sur mes visionnages, tant pour la forme (comédie à 2 balles ou oeuvre austère de 3 heures) que pour le fond (le thème du film). Je ne fais pas cela pour trouver des réponses ou comprendre quoi que ce soit, simplement comme un prolongement naturel qui combine un loisir et un sujet que j'affectionne. Par exemple, je travaille depuis cette année avec des enfants handicapés. J'ai donc envie de voir des documentaires sur le handicap. Et c'est valable pour pas mal de choses : j'ai commencé à regarder du cinéma japonais quand j'ai commencé à avoir envie de visiter ce pays, j'ai commencé mon tour du monde en commençant à voyager, j'ai commencé à regarder du cinéma africain en vivant à Madagascar... J'ai essayé de lire des ouvrages, regarder entre les lignes, mais ça m'ennuie souvent assez rapidement. Le film est presque un produit de consommation pour moi, je télécharge, je regarde, je jette (parce que même ce que je n'efface pas, je ne le revisionne jamais).


Consacres-tu beaucoup de temps à la lecture (de critiques, d’analyses, d’interviews...) ? Y a-t-il des auteurs, des critiques que tu estimes particulièrement ?

Quand j'ai commencé à m'intéresser sérieusement au cinéma, j'ai commencé à lire un peu : Notes sur le cinématographe, Qu'est-ce que le cinéma ?, Le cinéma Japonais... J'ai acheté pas mal de livres, mais j'en ai fini assez peu. Je pense que ça rejoint ce que je disais précédemment sur mon rapport très basique au cinéma. En théorie, j'ai envie de savoir. En pratique, ça m'ennuie vite. Par contre, j'aime beaucoup les Cahiers du Cinéma. Les critiques, je m'en fiche pas mal. Mais ils ont souvent de très bons articles pour découvrir des films dont je n'ai jamais entendu parler ou approfondir des sujets que je connais mal. Par moment, je m'intéresse aux oeuvres "périphériques" de réalisateurs que j'aime. J'ai lu les romans de Kitano, j'ai plusieurs oeuvres non cinématographiques de Mekas, j'ai visité l'installation organisée pour la rencontre Kiarostami-Erice à Beaubourg... Mais, globalement, cela représente une très petite part du temps que je consacre au cinéma. A l'inverse, je lis beaucoup ce qui se passe sur CL et KG.


Tu as longtemps été considéré comme quelqu’un n’aimant pas le cinéma américain, malgré l’appréciation que tu portes sur l’oeuvre de plusieurs de ses cinéastes. On te sait pourfendeur de réalisateurs généralement appréciés comme Scorsese et Coppola. Peux-tu nous expliquer les raisons de ce désintérêt pour ces cinéastes ? Y a-t-il des éléments qui te dérangent dans le cinéma américain en général, ou s’agit-il de cas particuliers uniquement ? Quels sont les cinéastes américains que tu admires ?

Pour être plus exact, j'ai surtout horreur du cinéma hollywoodien. Et celui-ci représentant une part très élevée du nombre global des visionnages du cinéma américain (et du cinéma tout court), on a tous un peu fait le raccourci. En ce qui concerne Hollywood, en effet, je fais un rejet à peu près total et systématique. Je n'ai absolument aucune sensibilité pour ce qui y est développé : les personnages et les scénarios sont presque toujours aux antipodes de ce qui me tient à coeur. Et d'un point de vue technique, la surenchère d'effets spéciaux et les trames scénaristiques vues et revues, merci, j'ai eu ma dose. J'ai eu ma dose, parce que, comme quasiment tout le monde, les USA restent d'assez loin le pays dont j'ai vu le plus de films. Et, encore aujourd'hui, malgré ce désamour, les USA représente encore environ 15% des mes visionnages (chiffre que j'avoue surveiller pour qu'il n'augmente pas trop). Il m'arrive encore de lancer des films en sachant à l'avance que mettre plus de 3 sera une bonne surprise. Parce que, parfois, je ne cherche pas à regarder un bon film, mais juste à me vider la tête devant un divertissement. Pour moi, la note de 3 signifie : "Aucun intérêt". Pour tous les films qui ont 4 et plus, j'admets donc un certains nombres de qualités objectives, malgré le désintérêt que j'ai pu porter au film. Ce qui est le cas d'un grand nombre de classiques américains. Maintenant, il ne me viendrait pas à l'esprit de critiquer Welles, Kubrick ou Chaplin. Non seulement j'ai vu leurs films, mais je les ai aimés. Je ne crois pas non plus avoir milité contre Hitchcock, Fincher, Tarantino, les frères Coen, Eastwood, Gus van Sant, ni bien d'autres. Si ces réalisateurs ont rarement réalisé des films qui m'ont transcendé, je reconnais et je comprends leurs réussites. Ce n'est pas ce que je préfère, mais je n'hésite pas à en regarder de temps en temps.
Après, comme tout le monde, il y a des réalisateurs que je n'aime pas. Et c'est particulièrement le cas avec Scorsese. Le gros problème, avec lui, provient du mois où j'ai vu Les affranchis puis Casino. Deux films que j'ai détesté. Même devant un mauvais film, je lutte rarement pour aller jusqu'au bout. Ce fut le cas pour ces deux là et cela a considérablement modelé mon avis à son égard. Je me souviens ne pas avoir supporté les personnages et les enjeux du films. Mis à part ces deux-là j'ai noté les autres films de Scorsese 4 ou 5, ce qui les place dans le paragraphe précédent, avec les films qui ne sont pas ma tasse de thé mais qui se laissent regarder. Il en va de même avec Coppola.

Le problème, en fait, ne vient pas de mon peu d'intérêt pour le cinéma américain, mais plutôt de ma frustration à constater l'hégémonie qu'il a installé sur le cinéma mondial. Le cinéma est tellement vaste ! Comment ne pas être exaspéré de voir toujours les mêmes références être citées et revenir sur le devant de la scène ? Je ne dis pas cela pour nier la qualité du cinéma américain, mais pour mettre en avant celles des autres. Pour moi, la diversité est quelque chose de très important. La différence est toujours une richesse, dans le cinéma comme ailleurs. On a toujours à gagner à s'ouvrir à d'autres horizons, chercher à découvrir quelque chose de nouveau. Découvrir quelque chose de différent et ne pas l'aimer est à mon sens aussi enrichissant que continuer à apprécier ce que l'on aime déjà. Alors apprendre à aimer quelque chose qu'on découvre, imaginez donc ! Et, à ce jeu, plus on joue, plus on gagne. Mais je dois reconnaître que cela a parfois tourné à l'obsession, voire à l'excès. Il m'est en effet arrivé de devenir borné, fermé d'esprit, à trop m'enfermer dans cette logique. Je n'ai pas toujours eu une attitude irréprochable à ce niveau, j'ai fini par m'en rendre compte. Depuis quelques temps, je m'efforce à simplement défendre ce qui me semble important et encourager chacun à s'ouvrir progressivement à d'autres choses, plutôt que de critiquer frontalement qui ou quoi que ce soit. Je défends ainsi depuis plusieurs années Stan Brakhage, probablement le cinéaste que j'admire le plus. Son travail pour la création d'un langage purement visuel me fascine. Jonas Mekas est peut-être Lituanien, mais je pense qu'on peut le considérer comme un réalisateur américain. Il fait également parti de ceux que je tiens en haute estime. Dans une moindre mesure, je me suis rendu compte que j'aime regarder un Allen de temps à autre. Je ne rate jamais un nouveau Wes Anderson et je suis toujours intrigué par Lynch.






Stan Brakhage en 1978 pendant le montage d'un film à Rollinsville, Colorado.




Pendant longtemps, la « technique » a occupé une place importante dans ton appréciation d’un film. Il semble que ce soit moins le cas aujourd’hui. Quelle importance accordes-tu à celle-ci dorénavant ? Peut-elle être appréciée indépendamment de tout autre élément de l’oeuvre ou doit-elle être au service d’un propos, d’un message critique, d’un sentiment ?

Effectivement, pendant quelques années la technique était pour moi plus importante que tout le reste. Béla Tarr m'avait fait très forte impression avec sa photographie, ses travellings et l'emploi de la musique. Il y a un type d'émotion très particulier, que je ne saurais décrire, que je ne peux ressentir que devant un film, quand la technique magnifie ce qui est filmé. Werckmeister Harmonies a été une incroyable révélation là-dessus. Paradjanov, Tsai Ming-liang ou Jissoji ont aussi été de grandes découvertes. Je regardais presque plus le travail du réalisateur que le scénario en lieu-même. Heureusement, j'ai fini par voir des films qui étaient non seulement capables d'être visuellement très beaux, mais aussi de proposer un scénario qui me touchait profondément . L'île nue et Hiroshima mon amour en sont certainement les meilleurs exemples. J'ai donc commencé à aussi chercher des films qui me parlaient, indépendamment de leur technique. Des films comme Blissfully Yours ou Trust Me entrent dans cette catégorie. Cela a également participé, à terme, à m'amener vers le documentaire et le cinéma africain. Aujourd'hui, je n'attends pas toujours la même chose d'un film. Je pense que, plus ou moins consciemment, je divise les films en trois catégories : c'est beau (la technique), c'est intéressant (le sujet) ou c'est divertissant (ça sent le 3!). L'appréciation que j'ai pour un film dépend en assez grande partie de sa capacité à répondre à ces attentes, ou les surpasser. Je mets très rarement une note supérieure à 8, parce que je trouve très rarement des films qui sont capables de m'éblouir en même temps sur les deux premier critères. Il y a des films magnifiques, mais chiants (Lacrau). Des films passionnants, mais horribles (Hunted Like Animals). En revanche, lorsque je suis impressionné sur ces deux points, le film trouve assurément une bonne place dans mon Top 50.


On te sait passionné par l’Afrique et le cinéma africain, et j’imagine que ton activité à Madagascar a en partie contribué à cet intérêt. Comment vois-tu le cinéma africain aujourd’hui ? Selon toi, y a-t-il un fil conducteur qui unit le cinéma africain dans son ensemble ou s’agit-il d’un cinéma aux facettes diverses et indépendantes les unes des autres ? En somme, comment définir son identité, et comment celui-ci se démarque t-il des cinémas américain, européen ou asiatique ?

Parler du cinéma africain, c'est probablement comme parler du cinéma européen ou du cinéma sud-américain : des sous-ensembles très variés mais qui conservent une certaine homogénéité. Deux films ou cinéastes, comparés directement l'un avec l'autre, peuvent paraitre diamétralement opposés. Cependant, à l'échelle du continent africain, il y a tout de même deux critères assez spécifiques : le peu de moyens et la proximité culturelle. Toutes les productions africaines souffrent d'un manque de moyens, tant techniques que financiers. Par exemple, on sait très bien qu'avoir recours aux effets spéciaux y est rarissime. Les films africains sont donc rarement impressionnants d'un point de vue purement technique, et misent généralement plus sur le message du film, à travers ses personnages. Aussi, la négritude, incluant par exemple un certain nombre de valeurs et de traditions, est commune à de nombreux pays d'Afrique sub-saharienne. C'est d'ailleurs cette spécificité qui fait que je sépare systématiquement cinéma arabe et africain. Car ces cinémas, bien que proches géographiquement, ont des influences culturelles bien distinctes. Malgré cela, passer de quelque chose comme Lolon'i Dada à un film de Sissako est assez violent, en terme de qualité. Il y a tout de même deux grandes catégories à distinguer. La première, qui est la plus importante quantitativement mais la moins qualitative, est le cinéma amateur ou semi-amateur, très peu connu chez nous, souvent représenté par Nollywood et le Nigéria. Il s'agit de films qui cherchent à mettre en scène des situations bien connues et aimées des habitants locaux, sans grand souci de qualité ni de vraisemblance, cherchant plutôt l'économie de moyens et la rentabilité. La seconde catégorie est celle des réalisateurs ayant un pied à l'étranger, principalement pour les financements (donc la production et la distribution). Ces films sont plus rares mais aussi souvent bien meilleurs. Ce sont ceux qui tournent dans les festivals et représentent le "vrai" cinéma africain aux yeux des cinéphiles du monde entier grâce à leurs considérations esthétiques et leur enjeux universels revisités à la sauce locale.

Je suis moi-même bien plus intéressé par cette seconde catégorie, mais il est difficile d'être optimiste à son sujet. Les réalisateurs se lançant dans le domaine sont d'autant plus rares que les financements ne sont pas nombreux. A l'image de Moustapha Alassane, ils ont tendance à renoncer à leurs projets, faute d'avoir tous les moyens nécessaires à leur disposition. Les tournages s'étalent ainsi sur de longues périodes du fait de la difficulté à trouver des financements. Mais même Orson Welles se plaignait de cela. On aurait pu espérer que l'émergence de la vidéo change la donne et brouille les limites entre ces deux catégories. En réalité, la vidéo est ce qui a permis l'émergence, qu'on peut penser définitive, de la catégorie des films pseudo-amateurs (en réduisant drastiquement les coûts et facilitant grandement tous les aspects de la production). On ne compte qu'un poignée de réalisateurs ayant véritablement profité de cette technologie pour se projeter à une échelle internationale. En revanche, les réalisateurs étrangers venant tourner en Afrique, sont devenus bien plus fréquents depuis 20 ans. On pourrait débattre encore longtemps de la visibilité du cinéma africain. Mais je finirai en disant que le plus épouvantable dans cette situation reste que les grands films africains restent plus que jamais invisibles aux yeux des africains eux-mêmes. À l'extérieur, et tout particulièrement en France, le cinéma africain est au moins visible pour celui qui cherche vraiment à s'y intéresser.






Shakespearien, le film d'Alexander Abela, Makibefo, est un exemple d'appropriation culturelle.




Au début des années 1950, au moment où Rashomon et La Vie d’Oharu, femme galante ont imposé Kurosawa et Mizoguchi sur la scène internationale, nombreux sont les critiques en Europe et aux États-Unis qui ont fait l’éloge de ces auteurs en partie en raison du caractère exotique et dépaysant dégagé par ce nouveau cinéma venu du Japon. Ce regard — de l’Ouest sur l’Est — a ainsi peut-être freiné la compréhension des oeuvres en les réduisant à des différences de style et d’interprétation, plutôt que d'y voir la part d’universel. Bien que les situations soient sensiblement différentes, ce même phénomène n’est-il pas à craindre concernant l’émergence du cinéma africain ? Penses-tu qu’il y ait (encore) une dimension exotique qui puisse interférer dans le regard que l’on porte sur les films africains ?

Je ne pense pas que ce soit quelque chose qu'il faille craindre. Bien au contraire, c'est à mon avis un moteur sur lequel on doit s'appuyer. L'exotisme que tu cites possède un grand pouvoir d'attraction. Il s'agit là d'une porte d'entrée qui facilite l'accès à des oeuvres plus ou moins inédites pour le spectateur. Cela est valable aussi bien pour une origine géographique qu'un genre, un mouvement ou une époque. Je suis moi-même très friand de cet exotisme, puisqu'il m'arrive régulièrement de regarder un film pour sa seule nationalité. Cela va de paire avec la curiosité et l'envie de découverte dont nous avons déjà parlé. Cependant, tu as raison : le risque dans ce cas est de réduire un film à sa seule composante exotique. Souvent, ce que je trouve intéressant est justement d'essayer de voir comment les spécificités d'un film (langue, culture, origine géographique, contexte historique...) peuvent avoir une résonance universelle en prenant un positionnement tout à fait local. C'est d'ailleurs pour cette raison précise que j'apprécie beaucoup, depuis quelque temps, le cinéma ethnographique. La première lecture de ce genre de documentaire me fascine parce que je découvre des cultures et des peuples qui me sont totalement inconnus. Puis, dans un second temps, elle permet également une réflexion plus globale sur le genre humain et la société dans laquelle nous vivons. Cette réflexion est probablement plus évidente pour ce genre précis, mais peut à mon avis être étendue à tous les autres.


Tu portes un intérêt prononcé pour le cinéma expérimental depuis plusieurs années. Pourquoi est-il si important pour toi ? Quels sont les cinéastes expérimentaux que tu admires ou estimes ? Par ailleurs, nombreux sont ceux qui ne parviennent pas à adhérer à ce cinéma là, faute de repères et d’ancrage émotionnel. C’est un cinéma qui est encore souvent vu comme abstrait et difficile d’accès. Qu’as-tu à dire à ceux qui souhaiteraient se lancer mais qui redoutent d’y être hermétiques ? Quels conseils donnerais-tu pour débuter avec le genre ?

En commençant à creuser dans les différents genres cinématographiques pour trouver ce qui me convenait le mieux, j'ai été très intéressé par le cinéma expérimental car il me proposait des procédés et des rendus visuels que je n'aurais jamais pu imaginer. Moi qui cherchais à visionner quelque chose de différent, c'était une mine d'or. J'ai souvent été enthousiasmé, parfois bluffé, par la démarche de certains réalisateurs ou l'esthétique de leurs films. J'ai déjà cité Brakhage comme une de mes références, je pourrais également nommer Terayama qui est pour moi un incontournable. Des films tels que Sayat Nova ou Hitler, tiers monde m'ont également fait forte impression en les découvrant.

L'expérimental est un domaine beaucoup plus libre que le cinéma traditionnel, car il n'essaie pas d'avoir recours à des procédés connus et compris des spectateurs. C'est à la fois sa force et sa limite. On y trouve des choses transcendantes, mais on peut aussi facilement s'y perdre. L'expérimental est un milieu particulièrement vaste et varié. On peut très bien adorer un pan et en détester un autre. Le plus difficile est probablement de trouver ce qui nous convient le mieux. Si je devais donner un conseil, je recommanderais donc de bien s'informer sur la démarche du réalisateur et d'attendre d'être vraiment motivé pour regarder ce genre de films. Se forcer n'est pas une solution. On n'est pas obligé d'aimer et de regarder absolument tous les types de films. S'ouvrir à un maximum de choses ne veut pas dire renier ses propres sensibilités. Lorsque l'on hésite un peu, il peut être intéressant de commencer par visionner des courts-métrages. Cela permet de visionner plus facilement et rapidement un peu de tout. C'est une entrée en matière qui nous permet de s'orienter vers les artistes qui nous parlent. En cas de mauvais choix, 5 minutes de souffrances sont moins rebutantes qu'une heure ou deux. Et, en cas de succès, cela trace le chemin vers des oeuvres plus longues. Mais cela reste un genre que je connais très mal et que j'ai quelque peu délaissé ces dernières années. Je pense qu'il ne faut pas non plus hésiter à demander conseil auprès des membres qui ont déjà vu plusieurs dizaines ou centaines de films du genre pour ne pas jouer dès le début à quitte ou double. Ce serait le meilleur moyen de mal tomber et de ne plus jamais vouloir y revenir.


Tu sembles aussi t’être tourné vers le cinéma documentaire depuis environ un an et demi. Comment expliques-tu ce virage ? Est-ce un changement allant de pair avec ton expérience du terrain à Madagascar, ou est-ce totalement indépendant ?

À Madagascar, l'accès aux média est particulièrement restreint. J'ai longtemps vécu sans télévision, sans internet et avec seulement des journaux malgaches. Il n'y a pas non plus près de chez moi de cinéma, bibliothèque ou centre culturel digne de ce nom. Dans ces conditions, il devient difficile de s'informer. Au début, cela était plutôt agréable. Couper tout cela, prendre du recul, fait du bien. On se rend compte qu'on consacre beaucoup de temps à des choses qui n'en valent pas toujours la peine. Mais cela finit tout de même par manquer, au moins sur certains aspects. Et regarder des documentaires était un bon moyen de remédier à ce manque. A tel point qu'il s'agit aujourd'hui de ma première source d'information. C'est un peu ma fenêtre ouverte sur le monde. J'ai mis du temps à me rendre compte du plaisir et de l'intérêt que je portais à ce genre. Dès 2014, c'était le genre dont je regardais le plus de films. Mais je n'ai eu un déclic que début 2015, en enchainant Cuba, une odyssée africaine et Dead Birds. J'ai réalisé que c'était là un support formidable pour m'informer, apprendre, comprendre tous les sujets qui m'intéressent. Jusqu'à ce moment là, je voyais surtout le cinéma sous deux angles : le divertissement et la proposition artistique. Maintenant, il m'arrive de lancer un film sans me soucier (ou presque) de sa dimension cinématographique. Dans ce cas c'est la qualité et la pertinence de l'information qui prend le dessus. Je prends beaucoup de plaisir à apprendre ainsi sur l'ethnographie, l'histoire, la politique ou le cinéma. On trouve vraiment de tout. N'étant pas un grand lecteur, cela remplace n'importe quel livre. C'est aussi une bouffée d'oxygène vis à vis du cinéma traditionnel. Plus on varie les formes, plus il est difficile de se lasser. En ce moment, j'ai presque vidé mon stock de documentaires. De ce fait, je regarde un peu moins de films car je n'ai pas forcément envie de me lancer dans une fiction. Et quand il y a un sujet qui m'intéresse, je note les documentaires qui les traitent pour les télécharger quand je pourrai.






As I was moving ahead occasionally I saw brief glimpses of beauty, Jonas Mekas (2000).




En parlant de Madagascar, tu habites sur l’île depuis maintenant plusieurs années, en repassant en France occasionnellement afin de travailler et pouvoir repartir. Peux-tu nous parler de ton expérience à la fois en tant que bénévole et en tant que voyageur ? En dehors du documentaire, ton expérience à Madagascar a-t-elle eu un impact sur ta sensibilité et ta cinéphilie ? As-tu d’autres projets de bénévolat ou de voyage, en Afrique notamment ?

Le premier impact qu'a eu mon expatriation sur mon rapport au cinéma est le nombre de films visionnés. Les premiers mois, je n'ai quasiment plus regardé de films. Je n'en avais pas envie. Mon nouveau mode de vie ne laissait pas de place au cinéma car il y avait suffisamment de nouvelles choses auxquelles m'intéresser. Puis, au fur et à mesure que je prenais mes marques, j'ai regardé de plus en plus de films. L'établissement progressif d'une routine, couplée à l'absence d'autres médias ou divertissements que nous avons déjà évoqués, a fait que ce nombre a augmenté constamment. À tel point que j'ai atteint depuis fin 2014 une régularité et une fréquence que je n'avais jamais atteintes auparavant. Le contenu a lui aussi évolué vers le cinéma africain, puis le documentaire, comme nous l'avons déjà vu. À titre personnel, ce voyage fut bien sûr une incroyable révélation. Adolescent, je m'étais fixé comme objectif de voyager un maximum. Avant Madagascar, j'avais ainsi déjà passé un peu de temps au Japon, aux USA et en Suède. Mais le coup de coeur pour Madagascar a fait que je n'en suis jamais reparti. Je n'ai jamais été très épanoui en France. Je me suis rarement senti sur la même longueur d'onde que les autres personnes de mon âge. La vie à Madagascar a des avantages évident pour un français : le climat, le coût de la vie... Mais j'ai surtout trouvé ma place dans un projet dans lequel je peux m'épanouir. Je sais aujourd'hui que rien de pourra remplacer la relation que je crée avec les enfants dont je m'occupe. Beaucoup de gens ont tendance à trop mêler humanitaire, solidarité et altruisme. Dans l'immense majorité de ces cas, le bien-être personnel des travailleurs est tout aussi important que l'apport au public. Ce n'est donc pas un travail de sacrifice ou de dévouement. On peut simplement dire que l'épanouissement personnel passe par l'épanouissement du public. La réciprocité est importante : plus on donne, plus on reçoit. Je ne serai pas bénévole toute ma vie. Il arrivera un moment où j'aurai besoin d'une certaine sécurité financière (pour fonder un foyer, par exemple). J'ai encore de nombreuses raisons de rester, et peu de partir, alors ma situation ne devrait pas changer à moyen terme, même si j'ai toujours envie de découvrir d'autres pays.


Tu organises également des projections pour les enfants. Je ne peux pas m’empêcher de penser au visage de la jeune Ana, découvrant Frankenstein avec innocence et fascination dans le film de Victor Erice, L’esprit de la ruche. Pendant le tournage, le cinéaste avait d’ailleurs organisé une projection (réelle) du film de James Whale et avait filmé le visage de sa comédienne sans la prévenir afin de « capturer » cette innocence face à l’écran. J’imagine qu’en tant que bénévole et cinéphile, voir ces visages enfantins fascinés par les ombres qui s’agitent sur l’écran revête une saveur particulière… Peux-tu nous parler un peu de cette expérience ?

Cette scène de L'esprit de la ruche, je l'ai vécue devant Playboys 3. J'étais au fin fond de la brousse, dans un petit village à trois heures de taxi-brousse et 2 heures de marche. Pas d'électricité, pas d'eau courante... La vie la plus simple qui soit. Dans la région, un homme gagne sa vie en allant de village en village avec un groupe électrogène et un vidéo-projecteur. Le plus grand des hasards a fait que, le soir de mon arrivée, une projection était organisée là où j'étais. On tend un drap blanc en guise d'écran, des bâches autour pour masquer l'écran et faire payer l'entrée. À la tombée de la nuit, tout le village était là, attendant avec impatience le début du film. Même ceux qui n'avaient pas les moyens de rentrer étaient agglutinés sur la place, pour profiter du son et de l'ambiance. Un blanc qui se promène en brousse, ça ne passe pas inaperçu. La vie s'arrête à son passage, tout le monde le scrute, tantôt avec surprise, tantôt avec méfiance, tantôt avec amusement. Les bébés pleurent, terrorisés, les anciens sourient, les jeunes ne savent pas trop quoi faire. Un blanc qui rentre dans une "salle" de cinéma en brousse, tout le monde s'en fout éperdument. Il fallait voir les yeux écarquillés des jeunes, et même des moins jeunes. L'excitation presque absurde au moindre mouvement sur l'écran. Et, surtout, devant cette comédie, les éclats de rire généralisés et si communicatifs de l'ensemble du public. Il y avait une sorte d'euphorie collective absolument irrésistible. Je ne sais pas s'il s'agissait là de la première projection dans ce village, mais il était évident que ce moment était un évènement singulier pour tout le monde.

À chaque visionnage que j'organise pour les enfants, la magie opère de manière similaire. Quand je regarde un film avec eux, ce qui se passe sur l'écran n'a pour moi presque aucune importance. Je crois que je ne me lasserai jamais d'observer leurs réactions et d’écouter leurs commentaires. Quand je regarde un film seul, j'ai horreur qu'on me dérange, qu'il y ait le moindre bruit ou n'importe quelle interférence. Quand je regarde un film avec les enfants, je suis le premier à faire des remarques, parce que j'ai envie de les faire réagir. Ils m'ont contaminé. Les films malgaches et la castagne asiatique, c'est ce qu'ils préfèrent. Autant dire qu'avant eux, ce n'était pas ma tasse de thé. Aujourd'hui, je me marre et je m'indigne avec eux. Je me surprends même à en regarder parfois seul. Je peux donc dire qu'ils m'ont appris à apprécier le cinéma africain et le cinéma hongkongais. Les toutes premières fois, j'essayais de leur montrer des films pour lesquels j'avais un peu d'estime, pour essayer de faire un peu d'éducation à l'image : Ghibli, Pixar, Chaplin... J'ai vite arrêté pour chercher uniquement ce qui leur parle le plus, de manière à ce qu'on passe tous un bon moment ensemble. On en est à plus de 300 films ensemble aujourd'hui. J'ai vu presque 10% de mes films avec des enfants, ça laisse forcément une trace. Ce sont eux qui m'ont réappris à concevoir le cinéma comme un divertissement pur et simple, et ne pas voir cela de manière condescendante.






Projection organisée un mercredi après-midi dans une salle de classe, en Septembre 2012.




Tu as réalisé beaucoup de sous-titres ces dernières années, notamment pour KG. Pourquoi est-il important pour toi de contribuer à ces traductions ?

J'ai commencé à faire des sous-titres par nécessité, pas vraiment par envie. Auparavant, les conditions pour être membres de KG étaient autrement plus strictes que maintenant, et n'ayant jamais eu une connexion internet très rapide, faire des sous-titres était un moyen très efficace d'y avoir un bon ratio, et donc pouvoir continuer à avoir accès à son catalogue sans commune mesure. Au bout d'un certain nombre de films sous-titrés, j'avais un ratio largement suffisant pour télécharger tout ce que je souhaitais. C'est alors que j'ai commencé à travailler sur des films qui m'intéressaient ou que beaucoup de membres souhaitaient pouvoir comprendre. On ressent une grande satisfaction en imaginant que l'on contribue à la diffusion et la (re)connaissance d'un film. On se l'approprie un peu. La démarche est au fond la même que celle de CL. Faire connaître des films peu connus, c'est bien. Mais quel intérêt, si on ne peut pas les visionner ? Moi qui souhaite que le cinéma africain soit un peu plus vu, j'ai logiquement décidé d'en sous-titrer. Je peux fièrement affirmer que les films malgaches (aussi mauvais soient-il) que j'ai mis en ligne, et dans un cas sous-titré moi-même, resteraient totalement inconnus et invisibles au reste du monde si je n'avais pas entrepris cette démarche. J'ai aussi été le premier à publier des sous-titres pour Love Exposure ou encore United Red Army, en en créant à partir des versions réservées aux festivals. Cela a répondu à une demande assez forte sur le moment car il aurait sinon fallu attendre plusieurs mois les sous-titres avec une sortie DVD internationale. À l'inverse, il y a parfois un travail personnel qui répond à une volonté individuelle de faire reconnaître le travail d'un réalisateur. Je travaille actuellement sur Rithy Panh, un documentariste Cambodgien que j'apprécie particulièrement. J'ai déjà fini les sous-titres pour deux de ses films, le troisième est presque terminé. Je sais très bien que seules quelques personnes regarderont ses documentaires suite à cela. C'est vraiment très peu, mais ça reste un départ. N'oublions pas que de nombreux réalisateurs ont été connus via des niches. Je suis très heureux de voir aujourd'hui Wakamatsu ou Jissoji largement édités en DVD/BR avec des sous-titres professionnels. Mais certaines communautés travaillaient déjà à faire connaître leurs oeuvres et les rendre accessibles il y a de nombreuses années. Les niches participent à créer une demande, un besoin de reconnaissance et de visibilité. Loin de moi l'idée de penser que l'impact d'une communauté comme KG est comparable à celle de Criterion ou Blaq Out. Mais, à notre échelle, nous faisons la même chose pour des centaines de films qu'aucun professionnel ne prend en compte. Le fait que cela soit illégal et amateur est un autre problème, ça n'empêche pas les Cahiers de faire un papier à ce sujet.


Qu’en est-il des autres arts et supports proches du cinéma (littérature, séries, télévision, jeu vidéo…) ? Occupent-ils une place équivalente à celle du cinéma dans ta vie quotidienne ?

Non, rien de comparable. Tout jeune, je lisais pas mal de romans pour enfants. Puis les jeux vidéo ont débarqué, et jusqu'à la fin du collège j'y étais complètement accro. Tout le monde disait que j'étais un "maniaque" des jeux vidéos. J'ai regardé la télé et un peu de séries, de façon lambda. J'ai appris un peu la guitare, sans aller bien loin non plus. J'ai un petit faible pour les estampes japonaises, mais je ne me considère pas comme connaisseur. En fait, je me dis souvent que j'aimerais avec une culture plus importante dans les domaines artistiques, aussi bien la musique que la littérature, la peinture...


En dehors du cinéma et des supports évoqués précédemment, quelles sont tes principales passions ? As-tu encore le temps de t’y consacrer ?

Sur mon temps libre, le cinéma occupe très largement la première place de mes occupations. J'y inclus aussi bien les visionnages que le temps consacré aux sous-titres ou celui passé sur CL et KG. Je ne lis que quand je suis en vacances. Depuis un mois, j'ai la télé. Une petite révolution d'en retrouver une au quotidien. J'étais enthousiaste à l'idée de retrouver Arte et quelques magazines et émissions que j'apprécie. Au final je culpabilise à regarder autant de reportages que de jeux et de divertissements. Je passe aussi régulièrement du temps à coder des trucs pour CL ou d'autres sites que je gère. Et les relations que je noue avec les enfants font que je passe une part non négligeable de mon temps libre avec eux.


CinéLounge a fêté ses six ans en Décembre. Le site a considérablement grandi et évolué depuis 2009, et sa communauté avec. Quel regard portes-tu sur cette évolution ? Par ailleurs, malgré le temps et les nouveaux arrivants, CL a su — grâce à tes efforts notamment — préserver son aspect communautaire et « familial ». Aujourd’hui, nombreux sont les membres qui considèrent que cette composante reste l’un des atouts majeurs de CL. As-tu peur de le voir grandir et perdre ce qui a fait son charme et l’un de ses attraits jusqu’à maintenant ?

On pourrait croire que le site a bien grandi depuis sa création mais, au fond, je pense que CL évolue peu et lentement. La première version de CL, c'était quoi ? Un petit site sur lequel une bande de potes échangeait ses avis sur des films à coup de notes. Ca reste globalement la même chose. Bien sûr, les fonctionnalités ont considérablement augmenté. Mais je crois que ceux qui arrivent (et restent) aujourd'hui sont dans la même optique que les premiers utilisateurs : pouvoir gérer l'historique de sa propre cinéphilie, et planifier son avenir en s'appuyant sur les historiques des autres. Cela sous-entend, d'une part, l'envie de poser ses connaissances, pour s'en souvenir et les comprendre, et d'autre part l'envie d'aller vers les autres. Le design, les fonctionnalités, c'est très bien quand ça s'améliore, mais ce n'est pas l'essence du site. Je pense que tant que l'on aura des membres qui resteront dans cette optique, le site vivra. Les membres sont de plus en plus nombreux, mais les membres véritablement actifs restent peu nombreux. L'augmentation des membres actifs, si elle continue au même rythme que les 6 ans passés, nous laisse encore quelques décennies avant d'être ensevelis sous trop d'activité. Parce qu'on le voit bien : il y a des membres qui notes des centaines de films mais restent dans leur coin. Leur présence fantôme n'a presque aucun impact sur le site, qu'ils soient 5 ou 500. Je ne m'inquiète pas que le site grandisse mais, au contraire, qu'il perde le coeur de ses membres. De nouveaux membres actifs seront toujours bénéfiques. Les inactifs, ou ceux qui ne rentrent pas dans le "moule" de la communauté, font un tour et puis s'en vont. On a régulièrement des exemples. Les nouveaux membres actifs sont plutôt rares. Le jour où des membres partiront sans être remplacés, le site sera en grand danger. Et c'est pour cette raison précise que nous devons nous efforcer de renouveler constamment la forme et le contenu de site pour coller au plus près des envies des membres, tant en essayant d'améliorer le contenu d'un point de vue qualitatif.






La première version de CinéLounge, plus froide, a été mise en ligne en 2009.




Quel a été l’apport de CinéLounge dans ton parcours (cinématographique, personnel) ?

CinéLounge est depuis le départ mon plus fidèle compagnon. Comme je le disais, son évolution va de pair avec celle de ma cinéphilie : fichier texte, fichier excel, site personnel, site communautaire... J'y ai toujours mis tout ce que je savais et voulais apprendre, en commençant plusieurs années avant qu'il ne soit mis en ligne. Aujourd'hui, je n'ai pas de connexion internet, mais je peux faire tourner le site localement avec mon PC. Je passe pas mal de temps à y naviguer, consulter les galeries, les filmographies, les listes, les tags, chercher des petites perles, étudier les statistiques... Je ne lance presque jamais un film sans avoir consulté sa fiche CL. Aujourd'hui, ce site est un outil personnel indispensable. L'aspect communautaire est rassurant et enrichissant. Je ne crois pas être le seul à ne connaître personne IRL avec qui partager ma vision et ma passion pour le cinéma. Internet, et donc CL en particulier, est un endroit plus propice à cela. Je peux dire tout ce qui me semble digne d'intérêt et espérer qu'on y prête attention. Et, à l'inverse, je sais que cela constitue également une source d'apprentissage et de découverte qui s'adapte à mes goûts et mes envies. Le forum cinéma de JVC a été une première étape dans cette recherche, mais force est de constater qu'elle ne me suffisait pas. Fonder CL tout en étant membre de KG a été une pierre angulaire de mon épanouissement cinéphilique. Un des rares films grand public et américains récents pour lequel j'ai de l'affection reprenait : « Happiness is only true when shared ».


Quel avenir pour le site et sa communauté ?

Je dois admettre que je me creuse beaucoup la cervelle pour essayer de trouver encore et toujours de nouvelles fonctionnalités. Et ça continuera à devenir de plus en plus difficile. Je pense que la marge de manoeuvre reste plus large concernant le design et l'ergonomie du site qui, même s'ils évoluent dans le bon sens (il me semble), peuvent encore être largement optimisés. Un point important est aussi de travailler sur la qualité du contenu, et non plus seulement la quantité. Je tiens d'ailleurs à souligner que tu oeuvres en faveur de cela depuis longtemps et que tu as soumis de nombreuses idées pour aller dans ce sens. On a déjà pas mal de membres qui font un gros travail sur les galeries, une composante importante du site. L'ajout de la Gazette et de la gestion des ressources est un pas supplémentaire en ce sens. J'aimerais surtout que l'on ait plus de contenu rédigé par les membres. Mais, pour cela, il faut d'abord mettre les outils nécessaires à leur disposition. Jusque là, cela ne porte pas encore ses fruits. Peu de gens écrivent dans la Gazette. J'ai essayé de lancer plusieurs interviews pour lesquelles je n'ai pas reçu de réponses. Aussi, rares sont les listes avec un effort de présentation... Ça avance vraiment lentement. À terme, j'aimerais aussi enrichir les fiches des films et des personnalités (plusieurs idées ont déjà été lancées à ce sujet). J'aimerais aussi augmenter les échanges directs entre les membres. L'aspect communautaire du site est important mais est plus basé sur la consultation (des notes, des listes, des fiches) que sur un réel échange. Les séances, échanges, recommandations et festivals ne sont pas au mieux de leur forme non plus. Organiser des débats est peut-être trop ambitieux, mais je pense par exemple à des interviews croisées où on poserait les mêmes questions à plusieurs membres pour confronter leur point de vue. On a déjà fait quelques quizz qui étaient plutôt sympas, il faudrait réorganiser cela de manière régulière et mieux préparée. Bon, je suis un peu un éternel insatisfait. Je pense qu'on peut toujours mieux faire. Mais malgré cette ambition, je dois dire que je suis tout de même fier et très heureux de ce qu'est CinéLounge aujourd'hui. Je pense que le site possède une véritable identité, des fonctionnalités uniques et une communauté dévouée. Je remercie d'ailleurs tous les membres qui ont contribué à notre base de données. Et on termine par un bisou à chaque modo car ils font un super boulot depuis des années.


Commentaires
banana 03/04/2016 18:35:29
Merci à vous deux!
C'était cool d'en apprendre plus sur le boss :ok:
Walden 03/04/2016 18:45:45
Intéressant tout ça :-) À propos de Madagascar et de ces projections que tu organises, tu n'as jamais pensé à en faire un petit projet documentaire sur la façon dont ils "reçoivent" le cinéma ? Capter leurs regards, émotions, excitation etc... devant l'écran ? Ce pourrait être intéressant.
Park_Chan_Wook 03/04/2016 18:55:09
J'ai également quelques questions à Tadanobu :

A combien estime tu le nombre des membres actifs ? (donc excluant les membres "fantômes" )

Quel regard poses tu sur le cinéma indépendant moderne américain ?
Moriarty 03/04/2016 19:08:07
Encore une interview passionnante, merci les gars !
tadanobu 03/04/2016 19:29:52
Walden :d) Oui, ce serait génial ! Malheureusement, je ne me sens vraiment pas les compétences pour faire ça. En fait, je pense que si je me lançais dans quelque chose, ce serait plutôt pour capter leur quotidien, leurs problème, leur force... Mais si quelqu'un est motivé je peux l'accueillir sans problème. D'ailleurs je cherche quelqu'un pour faire une vidéo de promotion de l'asso, si ça vous tente... :hap:

Park_Chan_Wook :d) Difficile à dire. Mais je peux donner quelques statistiques : il y a en moyenne 600 visites par jour, en moyenne environ 80 membres différents effectuent au moins une opération chaque jour, et 260 chaque mois. Je vois aussi qu'il y a plus de 220 VIP. Vraiment à vu d'oeil (la flemme de checker les pseudos un par un :hap: ) je dirais qu'il y a un noyau dur d'environ 100 membres. Mais ça dépend ce que l'on entend par actif.

Pour ta deuxième question, j'avoue que je ne sais pas trop quoi répondre, parce que j'ai du mal à délimiter ce qu'il est. Ce que je peux dire en revanche c'est que, lorsqu'il s'agit du cinéma américain moderne, je m'intéresse en général plus au nom du réalisateur qu'au reste. J'aime bien Hal Hartley, ça compte ? :hap:
Shanghai 03/04/2016 19:45:20
600 visites par jour ça veut dire qu'il y a 600 personnes différentes qui viennent sur le site ou qu'il y a 600 pages visitées ?
tadanobu 03/04/2016 19:47:57
600 personnes différentes et entre 10 000 et 15 000 pages vues par jour.
20thCenturyBoy 03/04/2016 19:50:32
Ah enfin une interview du Créateur, je me suis longtemps étonné qu'il ne soit pas le premier dans la gazette. :hap:
Pascal 03/04/2016 20:06:30
Interview passionnante (même si bien sur je ne suis pas d'accord sur tout, en particulier sur le cinéma américain).
Merci et longue vie à Ciné Lounge !!!
Moriarty 03/04/2016 20:20:22
Qui sera le prochain interviewé?