[Interview] Zering, la fureur et la passion


Par Siry - Le 09/01/2016

Quel est l'image qui t'a marqué et t'a fait intéresser au cinéma ?

Curieusement, mon approche du cinéma n'était à la base pas visuelle. J'aime le cinéma depuis toujours, parce que j'ai un frère de 10 ans de plus que moi et qui m'a toujours montré des films depuis mes 3 ans. J'ai commencé à m'intéresser au cinéma très tôt, notamment au cinéma d'action. Je crois que mes premiers souvenirs de cinéma sont True Lies et Drunken Master... Predator, Commando, Le Marin des mers de Chine, Il était une fois en Chine... J'ai vu tous ces films-là en VHS bien avant de comprendre que le cinéma représenterait un jour bien plus pour moi qu'un divertissement de deuxième catégorie ; le premier étant le jeu vidéo : dans mon esprit j'associe toujours mes premiers souvenirs cinématographiques à ma découverte de jeux comme Final Fantasy VII ou Ocarina of Time. En fait, ça peut sembler complètement distinct dit comme ça mais ma passion pour les jeux vidéos a fini par me mener au cinéma d'une façon assez inattendue.
En fait, mon frère à quitté le pays quand j'avais 12 ans, emportant avec lui toute sa collection. À l'époque, nous n'avions pas encore d'ordinateur, donc je ne pouvais pas télécharger. De toutes façons, je n'en avais pas envie. L'intérêt de regarder des films c'était de pouvoir découvrir des nouvelles choses au contact de mon frangin. Du coup, je me suis retranché sur le jeu vidéo pendant des années jusqu'à mes 14-15 ans, où m'est venue en tête l'idée d'écrire mon propre projet. J'accorde beaucoup d'importance au fait de m'inspirer d’œuvres déjà existantes. J'écris beaucoup, je tente de nombreuses choses mais la grande majorité de mes idées existaient déjà bien avant que je les trouve. En général, je vais regarder un film, me concentrer sur un détail, et me dire que ça ferait un bon film (ou un bon jeu vidéo, ou un bon bouquin, peu importe)... Du coup, comme les jeux vidéos étaient très chers à l'époque (70 euros le jeu neuf), j'ai commencé à acheter des films pour chercher l'inspiration. Un coup je suis retombé sur Kill Bill en occasion, et j'ai décidé de l'acheter et le revoir, et c'est là que je me suis rendu compte que le cinéma c'était bien plus que des simples histoires ; mais surtout un moyen unique de le raconter, au même titre que le jeu vidéo d'ailleurs.
C'était en Mai 2010. Dans la foulée, je me suis fait virer de mon premier lycée, donc je me suis retrouvé coincé 3 mois à la maison sans rien faire. La première semaine de ce long trimestre, ma console m'a lâché, et je me suis retrouvé avec une soixantaine de DVD que mon frère m'avait refilé comme seul moyen de divertissement. Depuis, je n'ai quasiment jamais lâché, même si je fais de plus en plus souvent des détours par le jeu vidéo, le bouquin et la BD pour tenter de diversifier ma culture (qui est très centrée sur le cinoche ; pour le reste je suis inculte).

Du coup, l'image qui m'a marqué, je ne saurais vraiment dire ce que c'est. J'avais aucun intérêt pour l'image à ce moment-là. Je cherchais des histoires. Ça pouvait être filmé avec les pieds, peu m'importait, parce que je n'avais aucune exigence cinématographique. Je crois que la première image qui m'a vraiment marqué est arrivé plusieurs mois après avec The Wild Bunch de Peckinpah, quand William Holden, Ernest Borgnine, Ben Johnson et Warren Oates vont se confronter au général à la fin. Le soir où je l'ai vu, je suis allé taper les mots "mise en scène cinématographique" sur Google. C'est con mais c'est comme ça qu'a commencé mon intérêt pour l'image, et encore aujourd'hui je serai incapable d'expliquer pourquoi. À moins que vraiment cet intérêt ait commencé quand j'ai vu À Toute épreuve, The Killer et Une Balle dans la tête à l'âge de 9 ans... Le plan-séquence de 3 minutes à l'hôpital dans À Toute Epreuve m'a durablement marqué, au même titre que les plan finaux d'Une balle dans la tête et de The Killer qui m'ont brisé le cœur à l'époque et continuent de me retourner les tripes à chaque fois que je les revois aujourd'hui.



The Wild Bunch de Sam Peckinpah



En fait, comme j'ai commencé à regarder beaucoup de films très tôt, j'aurai du mal à dire catégoriquement quel film, quel genre m'a fait m'intéresser au cinéma. Ça pourrait être les Schwarzenneger, les Jackie Chan, les John Woo... Ou bien ça pourrait être un peu de tout ça.

Ensuite, comment s'est faite ta culture cinématographique, et par quels moyens ?

En regardant des films, tout simplement. Il ne m'est jamais venu à l'idée, quand j'ai vraiment commencé à regarder des films, que je construisais quoi que ce soit. Je prenais juste mon pied. Cette idée de construire une culture cinématographique est arrivé plus tard avec mon BTS Audiovisuel, parce qu'il me semblait nécessaire d'aller au-delà des sentiers que j'avais déjà empruntés pour réussir aussi bien d'un point de vue scolaire que professionnellement. Pour la façon dont je découvrais des films, encore une fois, on en revient à mon frère. J'ai toujours acheté des DVD et des Blu-Rays parce que j'ai été très longtemps contre le téléchargement, et encore aujourd'hui je continue d'en acheter. Tirer parti des médiathèques ne m'est pas venu à l'esprit pendant longtemps. Du coup, quand j'ai commencé à regarder des films, soit je tentais la chance en allant voir dans des magasins d'occasion, soit je choisissais des trucs sur Internet et je voyais avec mon frère ce qu'il en pensait avant de les acheter... Il m'a longtemps donné des conseils, puis j'ai commencé à découvrir des choses qu'il connaissait moins comme le cinéma hongkongais et j'ai commencé à faire mes expériences tout seul, à trouver ma sensibilité cinématographique. Je crois que le premier film que j'ai choisi tout seul était The Lovers, donc en quelque sorte la boucle était déjà bouclée. C'est là qu'a commencé ma passion pour le cinéma hongkongais, j'en ai regardé 150 en moins de deux ans.



The lovers de Tsui Hark



En 2013, j'ai commencé un BTS Audiovisuel et j'ai appris qu'il y avait au sein de l'établissement 600 films qui était disponibles à emprunter. Du coup, je me suis orienté vers d'autres choses : Tarkovski, Godard, Truffaut, Fritz Lang... Souvent pour mon plus grand plaisir, parfois à mon plus grand regret. De là, j'ai commencé à me passionner pour l'histoire du cinéma et à m'intéresser à des choses dont je ne soupçonnais même pas l'existence, notamment le cinéma muet, qui jusque-là ne me paraissait pas être plus qu'une espèce d'entité datée dénuée d'intérêt. A chaque fois que j'empruntais un film, j'en parlais à un de mes profs, qui me renvoyait sur d'autres films, soit parce qu'ils les trouvaient superbes, soit parce qu'ils avaient un intérêt historique considérable. De là, j'ai commencé à consommer des films, à en regarder cinq par jour (au point de délaisser mes études) avec l'obsession de découvrir qui avait fait quoi en premier, qui était le pionnier de quoi... Et comme je trouvais que ce n'était pas assez, je me suis inscrit pour la première fois à une médiathèque et pendant un moment j'ai regardé en moyenne 45-50 films par semaine. Je me levais à 6h pour en regarder un avant les cours, je rentrais entre 15h30 et 19h30 et je regardais des films jusqu'à 4h. Ça m'a vite épuisé mais je pense que ça a été un moment fondateur dans ma passion du cinéma, et dans ma vie.

Comment fais-tu aujourd'hui pour te tenir à l'actualité cinématographique ?

Je ne me tiens pas au courant de l'actualité du cinéma. Je devrais mais ça ne m'intéresse pas vraiment. Il y a un patrimoine cinématographique d'une richesse déjà insoupçonnable. Je préfère regarder un vieux film plutôt qu'un film récent. Il me semble que les films contemporains sont moins intéressants pour la plupart. Le plus souvent, quand je vais voir un film, c'est parce qu'il a été fait par un réalisateur que j'admire : Le Hobbit pour Jackson, Fury Road pour Miller, Crimson Peak pour Del Toro, Django Unchained pour Tarantino... Mon frangin, lui, a une posture un peu différente, il essaye de voir tout ce qui se fait aujourd'hui. Du coup, en général, chaque fois que je vais chez lui, je rattrape un peu tout ce retard mais je commence à accumuler de grosses lacunes : je n'ai toujours pas vu Avengers, par exemple. Mais comme je n'ai toujours pas vu de Buster Keaton, le choix est vite fait! Et puis, je n'aime plus aller au cinéma. Chaque fois que j'y vais, je me retrouve avec des idiots qui se permettent de sortir leurs téléphones pendant le film ou de discuter à voix haute sans se soucier des voisins... Sans parler de la qualité des projections qui, de nos jours, sont de plus en plus catastrophiques. Avec le numérique, tout le monde peut être projectionniste, et c'est bien le problème, parce que même avec la technologie actuelle, ça reste un métier compliqué qui ne devrait être pratiqué que par des personnes formées... Ou qui au moins savent faire la différence entre 4/3 et 16/9, 24, 25 et 48 FPS, 2.35 et 1.85... Les bases quoi. Mais quand tu te retrouves devant un film 2.35 recadré en 1.33, avec du flou de mouvement de tous les côtés parce que le film n'est pas projeté à la bonne séquence... Tu te dis que ces bases font toute la différence. Aujourd'hui, les gens n'ont plus le souci des belles images. Du coup, bien souvent, j'ai accès à une meilleure qualité sur ma petite télé, et comme en plus, dans le confort de ma maison, je sais que personne ne m'a venir m'embêter, je préfère bien souvent attendre la sortie Blu-Ray... Mais là encore, les Blu-Rays qui viennent de sortir sont super chers, donc il faut vraiment que je ne puisse pas attendre 1 ou 2 ans qu'il baisse de prix pour que je l'achète de suite... Je crois que la dernière fois que j'ai fait ça, c'était pour Drive en 2012. Autant dire que ça n'arrive pas souvent.


Crimson Peak de Guillermo del Toro



Pourtant, je pense qu'on est dans une période essentielle pour le cinéma. Il y a beaucoup de médiocrité, certes, mais en même temps, des types comme Peter Jackson, George Miller, Quentin Tarantino, James Cameron, Tsui Hark, Martin Scorsese ou Guillermo Del Toro ne cessent de réinventer le cinéma. Entre les nouvelles technologies qui arrivent en masse depuis Avatar, et le génie cinématographique de ces hommes, je pense qu'on va voir de plus en plus émerger une nouvelle forme de cinéma. Tout le monde n'est pas de mon avis, mais je suis convaincu que d'ici 20 ans, on se rendra compte de l'importance d'un film comme Le Hobbit. En même temps, je déplore l'absence d'une nouvelle vague de cinéastes qui viennent apporter plus encore de nouveauté à un art se renouvelant que par le biais de personnes confirmées. Ceci étant dit, elle existe peut-être, et je ne la connais juste pas ! Ça ne m'étonnerait pas, je regarde de moins en moins de films récents.

Tu es apparemment un fétichiste spécialisé dans certains styles, tes nombreuses listes sur le cinéma de Hong-Kong par exemple le prouvent, lesquels et pourquoi ?

Je n'aime pas le terme fétichiste. Ça souligne directement un aspect déviant de ma cinéphilie :rire: . Mais j'imagine que c'est la perception qu'ont la plupart des gens de films comme Sex and Fury ou L'Au-Delà. Je préférerais qu'on remarque leurs immenses qualités artistiques plutôt que l'aspect racoleur inhérent à ce genre de films, mais je me bats pour ça depuis des années et je me suis cassé les dents à de très nombreuses reprises  :rire: .

Pour en revenir à ta question, je dois dire que je ne sais pas trop comment y répondre. :rire: C'est assez difficile parce que je ne pense pas être spécialiste de quoi que ce soit. Mais il me semble clair également que j'ai des terrains de prédilection, à commencer par le cinéma hongkongais. Quand au pourquoi, il y a tellement de raisons que je ne saurai même pas par où commencer. J'avais essayé d'écrire un essai à ce sujet-là ; je dois encore avoir le brouillon quelque part ; mais c'est une question trop vaste. Je pense que ça remonte à ma découverte de John Woo en 2003-2004. Je connais ces films tellement bien et depuis tellement longtemps qu'ils sont une partie de moi. Je cherche désespérément une sensation similaire, et quoi de mieux pour ça que de consommer une tonne de films du même pays ? C'est une quête vaine, évidemment, parce qu'il n'y a rien qui ressemble aux siens. Même ceux de Tsui Hark, que je trouve bien meilleurs, m'offrent une sensation différente. Mais je continue de chercher quand même, pour les autres raisons : j'adore la liberté de ces films, leur audace, leur folie, parfois même leur médiocrité. Ce sont des films riches : de sens, de maestria cinématographique, d'émotions, parfois aussi de stupidité. L'ensemble de ces choses forment un cinéma auquel je m'identifie complètement.

C'est difficile à expliquer parce que ça touche à l'affect, mais dans le cinéma hongkongais, il y a quelque chose qui touche à une corde sensible chez moi. Du coup, ça devient des réactions physiques. Quand je regarde Le marin des mers de Chine, je ris comme un idiot. Quand je regarde The Lovers, je pleure comme une fillette de 11 ans. Des fois, je fais les deux en même temps. Et sinon, il y a tout simplement les films complètement débiles comme Story of Ricky qui correspondent à des fantasmes de cinéma tout à fait inavouables ; le genre d'abominations filmiques que je voudrais réaliser si quelqu'un de plus de fou ne s'était pas déjà dévoué à la tache.

Et puis, il y a le cinéma italien et le cinéma d'exploitation japonais, un peu pour les mêmes raisons, que j'ai découvert par mon frère. Mais je trouve que ce sont d'excellents films, je ne comprendrai jamais les fans qui justifient leur amour pour ces films en disant que ce sont des "nanars".


Story of Ricky de Nam Lai-Choi



A l'inverse, quels types de films tu ne considères pas assez connaître et aimerais découvrir plus ?

Tout. Je ne suis spécialiste en rien. Et à l'heure actuelle, ce que j'ai le plus envie d'approfondir reste le cinéma hongkongais. Il y a trop de films à voir, et quand je vois le nombre que j'en ai vu, et le nombre de classiques qui continuent de m'échapper, je me dis que 230 films plus tard je suis pas beaucoup plus avancé. Je veux une vision globale de tout ce à quoi je m'intéresse. Dans l'idéal, si je m'intéresse à un cinéma, à un genre, j'aimerais tout voir, même si je sais que ce n'est pas possible. Au bout d'un moment, quand je m'investis vraiment, je commence même à regarder des films extrêmement mineurs en me disant que ça m'apportera de la perspective sur le genre et le contexte de production, etc... Et bien souvent, ce n'est pas le cas. Avec le cinéma hongkongais, ce qui est beau, c'est qu'il me reste une tonne d’œuvres majeures à découvrir. Cette année, j'aimerais vraiment pouvoir combler mes lacunes en ce qui concerne le cinéma de studio hongkongais des années 50 à 70, parce que je n'en ai pour l'instant qu'une vision très fragmentaire et ça me dérange. Mais il y a tellement de trucs à voir au niveau d'autres pays ou d'autres gens que j'avance comme une limace... J'aimerais bien regarder des films chinois et des films taïwanais, mais quand j'essaye de me motiver pour un marathon, je trouve ce petit film français des années 50 qui me fait de l’œil et je pars sur quelque chose de complètement différent. Au final, je finis par regarder Nekromantik, et je me dis que j'aurais mieux fait de regarder le film taïwanais. Je tombe toujours dans le même piège.

Et puis je connais encore trop peu le cinéma français ! J'aimerais approfondir mes connaissances en cinéma muet, en cinéma scandinave, découvrir un peu le cinéma asiatique en dehors du traditionnel cinéma hongkongais et japonais, m'intéresser au cinéma allemand plus en détail... Mais il y a juste trop de films à voir, et rien ne m'accroche autant que le cinéma hongkongais. Un jour, j'y arriverai! :rire:

Tu es en BTS audiovisuel, quel est ton but suite à cette filière ?

A vrai dire, le BTS Audiovisuel, c'est fini. Je l'ai eu en Juillet! Et là, je vais paraître présomptueux mais je veux tenter FEMIS, ou Louis Lumière. J'ai envie de faire ma vie du cinéma et ça me semble être la meilleure option. Mais comme ils prennent 6 personnes par an, je doute d'être pris :rire: . Je sais pas, peut-être que j'irai faire des études dans le cinéma à l'étranger. L'important pour moi, c'est d'être dans ce milieu. J'avais tenté l'audiovisuel en pensant que ça me conviendrait, et en fait non. C'était pas tout à fait ça, donc les deux ans ont été difficiles.


Nekromantik de Jörg Buttgereit



Peux-tu nous en dire plus sur ce qui s'est passé ?

Ce qu'il s'est passé, c'est que je voulais faire Montage mais qu'à cause de mes grosses lacunes en science (j'ai pas compris non plus), je me suis retrouvé à accepter une offre en Gestion parce que c'est le seul truc qu'on m'a proposé. Du coup, je me suis retrouvé dans une option qui ne me convenait pas parfaitement mais je me disais que j'allais tenter le coup quand même, et qu'au pire j'en sortirais plus polyvalent. Effectivement, j'ai acquis des compétences dans des domaines que je n'aurais pas soupçonné : droits d'auteur, organisation, ce genre de choses... Mais assez rapidement, au bout d'un trimestre en fait, ça a viré en conflit humain.
En gros, il fallait faire deux stages en entreprise pour valider le diplôme. Quand le premier est tombé, j'étais dans une situation financière délicate parce que je dépend encore de mes parents, et ceux-ci sont en surendettement. Par conséquent, j'étais dans l'incapacité de sortir de la région de Belfort pour aller faire un stage de sept semaines à Paris. En d'autres termes, pour faire un stage intéressant en audiovisuel, j'étais coincé, donc j'ai demandé de l'aide à ma prof de gestion, qui m'a gentiment dit qu'elle avait un tuyau sur le coin dans une salle de concert. Du coup, elle prend rendez-vous avec le responsable, je lui dis que je préférerais y aller moi-même pour prendre mes responsabilités en main et elle me dit de pas m'en occuper. Deux jours après, j'apprends qu'elle ne s'est jamais pointée au rendez-vous et je me retrouve obligé d'aller quémander un stage à un de mes cousins. La situation s'est envenimé, je me suis retrouvé écarté de ce qui m'intéressait ; à savoir les tournages, les plateaux ; et ça a commencé à me saouler. Au final, j'ai du participer à un tournage en deux ans. J'espérais pouvoir combler mon manque d'intérêt dans la gestion par de l'expérience concrète et au final ce qui m'a le plus plu dans toute la formation, c'était les cours de théorie filmique. Mais là encore, ça me gonflait. Tout était focalisé sur la technique... On t'apprend des taux de compressions par cœur, des méthodes de prise de vue, des noms de filtres de caméra et de lumières, on t'apprend comment calculer le poids d'un film en Giga, on t'apprend les différents types de sons, de plans, etc... Mais jamais on ne te parle de ce qui compte le plus : l'aspect artistique d'un film, la manière dont l'artiste fait passer son message, son émotion. Je n'aime pas cette focalisation extrême sur la technique. Les mecs comme Méliès ne connaissaient pas la technique. Ils ont inventé leurs propres méthodes pour créer un langage nouveau. Je trouve que dans ce genre d'écoles, on passe souvent à côté de ça. On enseigne aux étudiants comment accoucher d'un produit qui passera le contrôle qualité et pas plus. Il n'y a pas de vrai travail intellectuel ou même émotionnel sur ce qu'est un film, sur ce qu'il raconte. Juste de l'apprentissage bête et méchant de technique. C'est assez frustrant, donc même de ce côté-là j'ai fini par décrocher. J'ai quand même fait des rencontres intéressantes ; notamment avec certains profs ; mais dans l'ensemble, c'était décevant. Que ce soit en gestion, en montage, en exploitation, en son... On passait à côté du fait qu'a un moment donné ou un autre on travaillerait sur un produit censé donner du plaisir aux gens. Tout est chiffre, budget, et technique. Loin de moi l'idée de nier l'importance de ces trois choses, mais avant tout on est supposés faire de l'art. Du coup, j'ai rapidement déchanté. Ils t'apprennent juste à rentrer dans un système qui s'en contrefout de l'art.

Le bon côté, c'est que j'ai quand même pu faire un stage chez Eclair Group! Et ça, c'était la grosse classe... Causer de Fulci et Castellari avec des mecs en labo pendant qu'ils s'éclataient devant la restauration de Lizard in a Woman's Skin, quasiment un an avant la sortie, assister à des sessions de bruitage, être au cœur du processus de post-production, c'est quand même la grande classe. J'ai travaillé sur deux longs-métrages là-bas, Qu'Allah Bénisse la France et Fou d'amour. C'était vraiment une excellente expérience. J'ai eu la chance de tomber sur des gens qui avaient soif de prendre le temps de m'apprendre des choses, de m'enseigner comment faire les taches élémentaires, ce genre de choses... J'ai pu faire du boulot comme un vrai employé de la boite et j'ai appris une tonne de trucs. C'était en Novembre-Décembre 2014. Après ça, malheureusement, j'ai complètement décroché de la formation. Après avoir fait une expérience comme cela, ça sonnait juste faux... Je me suis accroché jusqu'au bout pour l'avoir et je l'ai eu (de justesse), mais le dernier semestre n'aura pas été facile.


Le Venin de la peur (Lizard in a Woman's Skin) de Lucio Fulci



Tu as réalisé plusieurs clips pour Dizda, d'où le connais-tu et comment se fait votre collaboration ?

C'est mon cousin. Quand il a appris que je comptais faire du cinéma, la collaboration s'est faite toute naturellement. Ça a pas été toujours facile parce qu'il est probablement aussi exigeant que moi. Du coup, sur les deux premiers, je me suis retrouvé à jongler avec mes influences, mes obsessions, et d'autres choses qui n'étaient pas tout à fait les miennes. J'ai eu les mains libres sur notre dernier et je suis beaucoup plus satisfait du résultat, même si en un an j'ai eu le temps de déchanter et de me rendre de tout ce que j'aurais pu faire mieux. Aujourd'hui, c'est plutôt moi qui dirige la collaboration. Comme j'ai pour ainsi dire fait mes preuves à ses yeux, il me fait écouter le morceau qu'il veut clipper, des fois on le choisit même ensemble, je réfléchis à ce que je vois dessus, j'écris tout ça et on s'y met. Actuellement, on travaille sur deux ou trois clips, mais comme on travaille avec une autre équipe du coin en parallèle on a du mal à lancer ça sérieusement. Ça va venir, dès que le moment sera opportun.

Comment te contactent les autres rappeurs pour les clips ? C'est suite à ton travail avec ton cousin ?

Il y a un peu de ça. Il est clair que travailler avec mon cousin à donné une certaine visibilité à ce que je fais, du moins au niveau local. Sur Montbéliard, il y a une scène rap qui pourrait être assez importante avec beaucoup d'artistes. Dans tous les quartiers, il y a quelque chose qui se prépare, mais ça n'aboutit jamais à rien. Il y a beaucoup de facteurs, à commencer par le fait que de manière générale, tout le monde s'en fout. Les mairies et compagnie se donnent bonne conscience en subventionnant un album de rap ou un court-métrage fait par des jeunes de quartier une fois de temps en temps, mais ça s'arrête là. De leurs côtés, les rappeurs manquent de rigueur, de sérieux, d'investissement. 99% du temps, ils viennent me voir directement et demandent un clip. J'écris le scénario, et au moment de tourner, il n'y a personne. Ils ont toujours des belles excuses, mais la vérité, c'est qu'ils n'ont pas suffisamment envie d'aller au bout des choses pour que leurs projets aboutissent. C'est triste, parce qu'il y a des gens qui se décarcassent pour mettre leur travail en valeur. On a tout un festival à Montbéliard, qui s'appelle Urban Session une semaine par an. C'est sympathique, mais ça ne va jamais plus loin.
Comme je travaille assez régulièrement sur ce genre d?événements, je me suis rapidement fait une réputation en tant que cameraman local ( :hap: ), et alors pas mal de rappeurs viennent me demander des clips. Il fut un temps où je travaillais aussi avec un collectif qui voulait rassembler tous les artistes musicaux de la région. J'y ai rencontré pas mal de rappeurs, mais comme j'ai intégré ce collectif à cause de mon travail avec mon cousin, tu pourrais dire qu'on revient inexorablement à la même chose. Mais je ne pense pas que travailler avec mon cousin ait déclenché ça. Je connaissais tous ces gens d'assez longue date. À une époque, quand j'avais rien de mieux à foutre, je rappais moi aussi à mes heures perdues. On se connaît tous plus ou moins depuis des années. À un moment donné, inévitablement, l'un où l'autre aurait entendu parler de mon intérêt grandissant pour le cinéma.


Trop tôt, clip pour Dizda



Par ailleurs, peux-tu nous parler de ton court-métrage Toll ?

Je sais pas s'il y aurait grand chose à en dire que je n'ai pas déjà dit sur le site. C'était mon deuxième film, le premier étant un film avec des adolescents réalisé pour le service jeunesse de mon quartier. C'était une catastrophe pour plein de raisons. Je l'ai monté chez mon frère à l'occasion de mon voyage en Angleterre annuel, en 2013. Comme je ne savais pas par où commencer, ni comment me servir d'une vraie caméra ou d'un logiciel de montage, il m'a donné beaucoup d'aide. Quand on a vu la catastrophe que c'était, on a décidé d'embrayer sur autre chose directement pour que je puisse me repentir à mes propres yeux. :rire: Du coup, j'aime bien dire que Toll est mon premier film ! :rire: On a ressorti une vieille idée à laquelle on avait pensé quelques temps avant, on a écrit un petit truc en deux heures et on est un peu partis en improvisation. On a dû le tourner sur trois ou quatre jours éparpillés sur un mois et chaque fois qu'on partait filmer des images, on réinventait le scénario. C'était un peu n'importe quoi mais je trouve que le rendu est pas mauvais ! Mon frère, qui a beaucoup plus d'expérience que moi, m'a beaucoup aidé, au point où j'ai du mal de ne pas voir son influence quand je revois le film. Reste que je pense que ce court-métrage m'a permis de trouver les bases de mon propre travail !

Tu as des projets ?

J'en ai toujours un million. C'est rare qu'ils se concrétisent, car j'ai du mal à trouver des gens avec qui bosser. Normalement, en 2014, j'aurais du sortir deux courts-métrages : Fear God et Evil Grin. Le premier était l'histoire d'un mec qui entreprenait une quête du surhomme dans l'espoir de devenir Dieu. Il rencontre Dieu et se rend compte que c'est un psychopathe dégénéré. C'était très symbolique, très noir, mais les gens qui devaient jouer dans le film m'ont lâché dès que je suis arrivé au bout de l'écriture. Evil Grin, c'était une histoire de vidéo maudite sans queue ni tête. Je devais le tourner en Juin 2014 mais l'acteur principal ne s'est jamais pointé. Tant mieux parce que je me suis rendu compte après que c'était pourri. :rire: Reste que j'ai toujours le scénario du premier dans un coin de mon disque dur, et que si l'occasion se présente de le réaliser je la prendrai sans hésiter.

Actuellement, je travaille beaucoup dans le clip de rap. Récemment, j'ai été contacté par une équipe de Belfort qui avait besoin d'un réalisateur. Je travaille sur quelques trucs avec eux, et avec Dizda, il y a toujours une tonne de projets. Un reggaeman m'a contacté hier pour un clip, peut-être que ça va donner quelque chose. Normalement en Janvier, j'en tourne un inspiré de L'impasse et du Syndicat du Crime. Le script est prêt, reste plus qu'à préparer tout ça, mais je crains que le musicien ne me fasse faux bond. Les rappeurs ne sont pas sérieux, ils prennent trop ça à la rigolade... Quand j'arrive avec mes scénarios et mes listes de dépouillement, ils croient que je suis fou. De manière générale, d'ailleurs, ils n'ont aucune imagination. Tu leur parles d'écrire une histoire, de parler aux gens, de transmettre des émotions, et eux ils te parlent de rapper devant une voiture. C'est pas vraiment le meilleur moyen d'exprimer sa créativité.

Ce que je veux faire, c'est du film. J'en écris un toutes les cinq minutes. Je travaille pas mal avec mon frère. On a quelques projets en cours mais je ne peux pas en dire grand chose pour l'instant. Sinon, j'écris des tonnes de trucs irréalisables : des films de gangster s'étendant de 1954 à 2015, des histoires de science-fiction en 30 volumes... Ça passe le temps, ça me permet d'extérioriser tout ça et c'est un bon entraînement. Reste que ça me prend tellement de temps de faire tout ça que je n'arrive plus à en trouver pour travailler sur des projets plus concrets :rire: .


John Woo sur le tournage d'À toute épreuve



Et bien évidemment, je travaille depuis 2013 sur un documentaire sur le cinéma hongkongais. Ça avance doucement, d'une part parce que j'ai eu beaucoup de soucis techniques ces derniers temps, d'autre part parce que je préfère avancer tranquillement sur ce projet en particulier. Il y a beaucoup de recherches à faire, beaucoup de films à voir, et je n'ai pas envie de faire une overdose de films hongkongais. Je prend le temps, je réfléchis, j'écris des notes de tous les côtés pour ne jamais les relire, et j'attends de voir ce que ça peut donner. C'est vraiment le plus flou de tous mes projets. Je n'ai pas même une idée de ce à quoi ça finira par ressembler. Le fond est trop riche pour que je m'intéresse si tôt à la forme !

J'ai aussi une idée de film lovecraftien, mais j'ai pas encore tout le film en tête, donc pour l'instant je n'y ai pas encore travaillé. Ça fait quelques temps que ça traîne donc il va peut-être falloir que je force un peu l'inspiration dans les semaines qui viennent.

Bref, rien de très concret, mais c'est difficile de travailler sans moyens, en parallèle des cours et du travail. Un jour, je sortirai un chef d’œuvre du cinéma fauché, genre Tetsuo, et on reconnaîtra mon génie ! :hap:

Pour finir, comment présenterais-tu John Woo et Tsui Hark à quelqu'un qui ne les connaîtra pas ?

Je commencerais par dire que même si on a tendance à les rapprocher parce qu'ils ont travaillé à la même époque et revitalisé le cinéma hongkongais, ils ne sauraient être plus différents.
L'un, John Woo, est un cinéaste romantique, obsédé par les sentiments, l'héroïsme, l'amitié et l'amour, les actes de bravoure, la violence, l'opéra, le baroque et le pittoresque. L'autre, Tsui Hark, est un cinéaste politique, qui conçoit le cinéma comme une arme capable de changer la société, dont la démarche au fil des ans à été de faire systématiquement l'opposé de son film précédent tout en faisant sensiblement la même chose : réactualiser la culture cinématographique chinoise par le biais d'un prisme nouveau, celui d'une société hongkongaise à mi-chemin entre héritage chinois et influence de l'Occident.
Dans les deux cas, c'est un cinéma jouissif, dynamique, survolté, inventif, qui ne va jamais où on l'attend et toujours là où ne l'attend pas, qui investit les genres et les classiques pour mieux les dynamiter et les réactualiser, qui initie les modes pour mieux les détourner ensuite. Mais surtout, c'est un cinéma plein d'émotions, suintant d'envies et d'amour du cinéma. En ce qui me concerne, Tsui Hark et John Woo sont les deux plus grands, mes deux idoles, et plutôt que de lire mes conneries à leur sujet, j'encourage tous ceux qui ne les connaissent pas encore à les découvrir de toute urgence.


The Blade de Tsui Hark


Commentaires
tadanobu 09/01/2016 14:48:46
Ah, cool ! Une interview ! Merci à Siry et Zering de ressusciter la Gazette.

Après mon Bac, j'avais hésité à faire un BTS audiovisuel. En lisant ce que tu en dis, ça ne me donne pas de regrets.

Une petite question : quels sont les films et/ou réalisateurs préférés de ton frère ? Est-ce que tu penses que tes préférences cinématographiques découlent des siens, ou t'a-t-il "seulement" transmis une passion que tu as librement découvert par toi-même par la suite ?
banana 09/01/2016 15:30:58
Cool, je vais me lire ça tranquille avec un café clope. merci les gars :-)
johnowen9 09/01/2016 15:43:54
Sympathique interview, merci aux deux :)
Zering 09/01/2016 15:48:44
tadanobu Je suis pas trop sur parce que mon frère n'a pas de top personnalités :hap: Mais son réalisateur préféré est Peter Jackson. Après, il y aurait probablement Steven Spielberg, Takeshi Kitano, John Woo, John Carpenter, John McTiernan, Martin Scorsese, Sergio Leone... Et je sais pas si je dirais que ce sont ses réalisateurs préférés mais j'imagine qu'il a beaucoup d'admiration pour Fukasaku, Tsui Hark, Norifumi et Seijun Suzuki, Bava, Fulci, Argento... La liste serait longue. Son film préféré est Le seigneur des anneaux, le reste, je sais pas précisément, mais on a une tonne de films en commun à ce niveau-là.
Je pense que mes préférences cinématographiques découlent des siennes, mais que de plus en plus je fais mes propres découvertes et me découvre une sensibilité qui m'est propre. Mon frère, par exemple, déteste Wong Kar Wai, que j'adore, où encore Zhang Yimou, Chen Kaige, Bergman... Par contre, je suis pas sur de pouvoir citer un réalisateur qu'il adore que je déteste. On est souvent d'accord, sauf sur les trucs qu'il déteste :hap:

"Après mon Bac, j'avais hésité à faire un BTS audiovisuel. En lisant ce que tu en dis, ça ne me donne pas de regrets."

Bah après, ça dépend de ce que tu en attends. Les gens de ma promotion avaient l'air satisfaits de ce qu'on leur enseignait, mais sans vouloir être méchant ou condescendant, je crois qu'ils n'ont jamais regardé un film de leur vie. Je n'étais pas avec des passionnés ; mais pour la plupart avec des indécis qui ont jeté leur dévolu sur l'audiovisuel et sont ressortis de deux ans de BTS avec un bagage suffisant pour devenir un bon technicien, à la rigueur. J'imagine que pour quelqu'un qui veut absolument tout savoir de la technique, un cursus comme celui-là est intéressant. En dehors de ça, c'est d'une vacuité effroyable, et puis j'ai toujours trouvé étrange qu'on enseigne à quelqu'un des règles techniques complexes en dépit de la laideur de l'image ou du son ^^

De rien johnowen ^^
Shanghai 09/01/2016 16:04:44
"Mon frère, par exemple, déteste Wong Kar Wai, que j'adore, où encore Zhang Yimou, Chen Kaige"

Tu avais déjà mentionné le fait qu'il détestait les wu xia de Yimou, mais il déteste vraiment des films comme Chungking Express, Vivre ! ou Adieu ma concubine ? J'ai du mal à concevoir qu'on puisse avoir une telle appréciation sur ces films. :hap:
Zering 09/01/2016 16:55:28
Shanghai Je pense pas qu'il ait vu Vivre, mais a priori il trouve Le Sorgho Rouge et Adieu ma concubine chiants comme la mort, et si je me souviens bien, il trouve que la deuxième partie de Chungking Express tue complètement le film.

"J'ai du mal à concevoir qu'on puisse avoir une telle appréciation sur ces films."

J'imagine qu'il dirait probablement la même chose de Forrest Gump :hap:

Merci oldsoul!
Shanghai 09/01/2016 17:15:57
Bon après Forrest Gump c'est un seul film, je citais ces trois films en tant qu'exemples pour parler de trois réalisateurs majeurs.

Oldsoul :d) C'est mieux de préféré la première partie parce que c'est un avis plus marginal ? :hap:

(très chouette article sinon, je viens de le finir)
Moriarty 09/01/2016 17:44:48
Excellent !

Des interviews ! Des interviews ! :bave:
Zering 09/01/2016 19:01:08
Euh, le plus souvent c'est la partie que tout le monde préfère :hap:
stevenn33 09/01/2016 20:10:56
Bravo pour cet interview, patron ! Je soutiens complètement ta spécialisation dans le cinéma HK, ainsi que ton rejet légitime du BTS Audiovisuel très bien expliqué.
Et ne l'oublie pas pour tes prochains films à regarder : Il y a un avant et un après Satantango ! :hap: