Histoire singulière à l'est du fleuve

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Commentaires
absinthe 07/01/2017 20:05:53
Toyoda, ce monstre \o/

Franchement, pendant une bonne partie du film, je me disais que ce type est (fut) un peu le Ophüls japonais - les romances sont similairement profondes, émouvantes mais amères, la mise en scène est d'une classe absolue (avec ici un travail tout particulier sur le noir et blanc des vêtements et décors), mais il y a cette noirceur typiquement japonaise qui le différencie un peu et le rapprocherait peut-être davantage de Naruse, surtout sur la fin. Mais il y a une sensibilité et un sens de la précision rares chez ce cinéaste, et je prends un grand plaisir à chaque visionnage d'un de ses films.

Il a aussi un certain talent pour rendre les scènes intérieures très chargées d'une tension intime et sucrée que je ne trouve pas de manière si posée chez d'autres cinéastes japonais où les scènes intérieures sont souvent tendues, sombres. Ici, il y a un vrai confort et une puissance alchimique qui confèrent à ses films une singulière fraîcheur.
Melaine 07/01/2017 20:22:13
J'ai des envies de Japon en ce moment, je vais peut-être me laisser tenter par ce cinéaste que je ne connaissais pas.
Zoomat 09/01/2017 17:27:20
Melaine fonce ! C'est vraiment un réal qui mériterait d'être plus connu (et reconnu).

Je vais de ce pas voir ce film moi d'ailleurs. :bave:
ein 29/12/2021 19:32:43
Avis

Un très grand film aux multiples tableaux puisqu'il est à la fois un portrait tragique de la condition de la femme en 1936, une subtile observation des tentions de couple au sein du mariage, de la misère sociale à cette période directement liée et dessinée en toile de fond à la politique expansionniste du pays (on est à une année de la seconde guerre sino-japonaise).

Dès les premières images et avant même que le narrateur (le réalisateur himself ?) décrive le changement de composition du quartier de Tamanoi, celui-ci traverse le pont de Sumida et déjà le constat est frappant : ce fleuve immortalisé par Hiroshige dans son célèbre tableau est entouré d'usines destinées à la production industrielle desquelles s'échappent des émanations aussi noirâtres que les constructions métalliques fortifiant le fleuve.
La séquence suivante présente les mêmes propriétés picturales : le panorama des toits du quartier laisse entrevoir une multitude de cheminées d'usines et lorsque la caméra avec une belle liberté de mouvement pénètre ce mystérieux décors ça ne sera pour ne plus jamais prendre son envol, le fleuve étant réduit ici à un minuscule cours d'eau régulièrement stagnant.

Si le début laisse présager un état des lieux sombre et miteux il n'en sera rien dans ce quartier des plaisirs de Tokyo au contraire même puisque l'intérieur de ces maisons closes auront cette chaleur et cette proximité, ces échanges plein de douceur et d'attention de ce que pourrait être le bonheur (illusoire) d'un amour partagé, une bienveillance telle que l'on aurait l'incrédulité d'oublier un instant le but pécuniaire de cet établissement pour le considérer comme un véritable organisme familiale : même les venues du propriétaires sont sympathiques.

Pourtant tout ce qui s'y dessine est très sombre, tout n'est que fantasme, rêve et faux espoirs, naïveté et égoïsme, les personnages masculins sont-ils réellement à blâmer ici ? Pas vraiment, c'est la société elle même qui déconne : le peuple encaisse les dommages collatéraux que les puissants ignorent.
Il y a des images très évocatrices de ce contexte d'austérité : la guerre notamment qui plane déjà sur ce Tokyo avec l'allusion à des prostituées envoyés à Mandchourie "réconforter" les troupes ou cette séquence incongrue des deux amis qui discutent des désillusions dans leur profession pendant qu'à l'arrière des militaires s'entrainent à charger à la baïonnette...

Je ne m'attendais pas à une œuvre abordant de tels sujets à vrai dire, pensant que le cinéaste allait surtout s'attarder au monde de la prostitution, les moments entre Junpei et sa femme ont droit eux aussi à la même richesse d'écriture que le reste et certains dialogues sont d'une surprenante modernité : la discussion entre Mitsuko (Michiyo Aratama) et son amie (Noboku Otowa que j'ai découverte il y a tout juste quelques jours chez Kaneto) qui fait très clairement allusion (sans l'évoquer clairement non plus) à l'activité sexuelle de la première qui vient de retrouver beaucoup de vigueur dans ses tentatives de restructurer son couple.

Shiro Toyoda n'a pas à rougir face à Mizoguchi ou à Kinuyo Tanaka (réalisant un de plus grands films de son temps avec "Onna bakari no yoru" qui a droit prochainement à une rétrospective, si vous pouvez y assister n'hésitez pas !)